Caramail, MSN Messenger, Skyblog : les années 2000 du tchat français
Salles de chat de Caramail, wizz de MSN, « lâche tes com's » des Skyblogs : comment on tchattait dans les années 2000, avec dates et chiffres sourcés.
Au début des années 2000, tchatter en France se faisait dans trois endroits qui ne se ressemblaient pas : les salles de chat de Caramail, où l’on parlait à des inconnus sous pseudo ; MSN Messenger, où l’on retrouvait ses camarades en sortant de l’école ou du bureau ; et les Skyblogs, où la conversation se déroulait en commentaires, devant tout le monde. Trois outils, trois façons de se montrer, qui ont presque disparu, mais dont les réflexes habitent encore nos messageries.
Cet article ne refait pas la chronologie générale, déjà donnée dans la page Histoire et cultures du tchat. Il s’arrête sur ce qu’on y faisait vraiment, avec des dates et des chiffres tirés de la presse de l’époque et d’institutions comme la BnF. Tout fait que nous n’avons pas pu retrouver dans une source lue n’est pas écrit.
Trois services, trois façons de se montrer, résumés avec les dates citées plus haut.
| Service | Lancement | Fin | Façon de converser |
|---|---|---|---|
| Caramail | 1997 | 15 février 2009 (arrêt d’une grande partie de l’activité du portail Lycos) | Salles de chat publiques sous pseudo |
| MSN Messenger | 22 juillet 1999 | 8 avril 2013 (31 octobre 2014 en Chine) | Messages privés avec une liste de contacts |
| Skyblog | 17 décembre 2002 | 21 août 2023 | Commentaires publics sous un blog |
Caramail : une adresse e-mail et des salles pleines d’inconnus
Caramail naît en 1997. 01net en attribue la création à Oriane Garcia et Alexandre Roos ; la RTBF cite aussi Christophe Schaming parmi les fondateurs. Le service est d’abord un webmail gratuit, c’est-à-dire une adresse électronique que l’on peut consulter depuis n’importe quel ordinateur, sans abonnement chez un fournisseur d’accès. À cela s’ajoutent des forums, des annuaires et, surtout, des salles de chat.
Un pseudo, une salle, un clavier
La RTBF, dans un article de 2017 consacré aux vingt ans du service, décrit la salle de chat comme le premier point de rendez-vous virtuel de beaucoup d’internautes, « bien avant Twitter, Facebook et Snapchat ». Elle insiste sur la simplicité du site, une boîte mail et des salles de chat, et sur une « naïveté presque touchante » : des inconnus discutaient cachés derrière des pseudonymes, sans se soucier des dangers possibles (la question de l’anonymat sur un tchat se posait déjà). Le journal rappelle aussi un détail matériel qui parle à ceux qui l’ont vécu : en Belgique, la connexion 56k de l’époque empêchait d’utiliser le téléphone fixe et se payait environ 40 francs belges de l’heure.
Ce détail rend une chose tangible : se connecter était un acte. On ne passait pas la journée en ligne, on y allait. On choisissait une salle par ville, par âge ou par centre d’intérêt, on se présentait en quelques mots, et l’on se retrouvait souvent aux mêmes heures avec les mêmes pseudos. Le choix du pseudo, premier acte social de tout tchat, reste un sujet à part entière, que traite Choisir un pseudo.

Rachats, perte d’élan, fin du portail
Le destin de Caramail suit celui des grandes aventures du web français. D’après 01net, le service, lancé en 1997 par Oriane Garcia et Alexandre Roos, a été « acquis par Lycos en 2001 au prix fort », tandis que la RTBF situe un premier rachat par Lycos en 2000. L’écart tient à la chaîne de rachats autour de Spray, la société qui détenait alors Caramail : d’après la note de 01net, Lycos Europe rachète Spray et toutes ses activités en 2000. Retenez donc « autour de 2000-2001 ».
Puis l’éclatement de la bulle Internet passe par là, et Lycos « n’est jamais arrivé à rentabiliser cette activité française », dit 01net. Le 16 février 2009, le site publie la fin de l’aventure : le message affiché sur Lycos.fr indique que « nous avons arrêté une grande partie de l’activité de notre portail le 15 février 2009 ». Seuls sont maintenus les chats, repris chez un autre prestataire, Worldbiggestchat.com.
La marque a depuis connu une seconde vie. La RTBF évoque en 2017, pour les 20 ans du service, une messagerie nommée CaraChat à chiffrement de bout en bout, et indique que GMX a repris la marque en 2009. Cela confirme une chose : les salons de discussion publics, eux, n’ont pas ressuscité. La RTBF le dit d’ailleurs en une phrase : les chats entre inconnus ne sont plus « vraiment possibles » de nos jours.
MSN Messenger : la conversation réservée à ses contacts
Autre logique avec MSN Messenger. Ici, personne ne vient de nulle part : on ne parle qu’aux personnes que l’on a ajoutées à sa liste.
22 juillet 1999, et les étapes qui comptent
D’après 20 Minutes, qui a retracé en 2013 cinq dates clés du service, MSN Messenger « débarque » le 22 juillet 1999 sur Windows 95, 98 et NT. Le concept est simple : le logiciel, installé sur la machine, permet de savoir si ses amis sont présents sur Internet et d’échanger avec eux des messages textuels en direct. « L’arrivée des premiers “KikoO LOL” ne tarde pas », ajoute le journal. MSN n’est d’ailleurs pas le premier : ICQ est apparu trois ans plus tôt, et Yahoo! Messenger en 1998.
Plusieurs versions façonnent l’image du service que garde la mémoire collective :
- 17 juillet 2003, MSN Messenger 6 : fonds d’écran et avatars personnalisables, émoticônes jaunes, chat vidéo, jeux à deux comme le démineur, le morpion ou les dames.
- 7 avril 2005, version 7 : les « wizz » arrivent. Le petit signal fait vibrer la fenêtre de conversation de votre contact, accompagné d’une alerte sonore, pour attirer son attention s’il a cessé de répondre. 20 Minutes en parle comme d’une « arme fatale » pour réveiller des amis « probablement assoupis ». Fonction « assez agaçante », ajoute le journal, que beaucoup d’utilisateurs voulaient désactiver.
- 13 décembre 2005 : le service devient Windows Live Messenger et permet d’envoyer un message à un ami hors ligne, qui le recevra à sa prochaine connexion.
Ce que disait Le Monde en janvier 2005
L’ampleur du phénomène est documentée par Le Monde dans un article du 8 janvier 2005, « MSN Messenger, la messagerie qui dévore les soirées des ados ». Le journal compte alors environ 3,5 millions de jeunes de 12 à 25 ans, soit un tiers de cette tranche d’âge, utilisateurs du service en France. Selon Nielsen NetRatings, 6,8 millions d’internautes français y ont recours, dont la moitié ont moins de 25 ans, quand les messageries de Wanadoo, AOL et Yahoo! se partagent moins de 1,3 million d’utilisateurs. En France, écrit le journal, Microsoft est « l’acteur quasi exclusif » de la messagerie instantanée.
Le quotidien décrit aussi pourquoi cela prend. La messagerie est gratuite dès lors que l’on a accès à Internet, plus rapide et plus conviviale que le courrier électronique, plus confidentielle que le chat traditionnel puisque les personnes que l’on n’a pas répertoriées dans son carnet d’adresses ne peuvent pas s’y immiscer, et plus pratique que les SMS que l’on tape laborieusement sur un téléphone. On peut y discuter à quinze en même temps et participer simultanément à dix espaces de discussion.
Les inquiétudes qui accompagnent ces usages reviennent à chaque génération : temps passé devant l’écran, effet des abréviations sur l’orthographe (sur les mots eux-mêmes, voir Clavarder, tchatter, chatter). On les retrouve aujourd’hui à propos des émojis et des messages vocaux. Si le sujet de la ponctuation et des abréviations vous intéresse, Émojis, majuscules, points de suspension en tire les leçons actuelles.
Des codes que tout le monde connaissait
Dans les souvenirs des utilisateurs, quelques éléments reviennent. Le pseudo à rallonge, parfois chargé de symboles, était votre vitrine ; le message personnel, à côté du pseudo, servait à afficher une humeur, une phrase ou une parole de chanson ; l’état « absent » ou « occupé » disait votre disponibilité. Un détail amusant : la police des messages d’origine était la Comic Sans MS, rappelle 20 Minutes. Savoir doser ces signaux, par exemple relancer sans harceler, relève déjà du savoir-vivre du tchat.

La fin : Skype, puis l’oubli
Le 9 janvier 2013, selon 20 Minutes, Microsoft annonce que Windows Live Messenger disparaîtra le 15 mars 2013, fermeture ensuite reportée au 8 avril. Ses utilisateurs sont invités à migrer vers Skype, que Microsoft avait acquis en mai 2011 pour 8,5 milliards de dollars et qui récupère automatiquement tous leurs contacts. Wikipédia précise que la bascule vers Skype s’est en réalité étalée du 8 au 30 avril 2013 selon les langues. La dernière version du logiciel datait du 7 août 2012. À côté de Skype, écrit le journal, cela faisait « à l’évidence une messagerie de trop », à l’heure où les internautes avaient migré vers Facebook. En Chine, le service a continué jusqu’au 31 octobre 2014, d’après la BBC, comme le rappelle notre page d’ensemble.
Cette fin raconte une constante : quand le monde se déplace, l’outil demeure sans le public. MSN n’a pas disparu parce qu’il était mauvais, mais parce que les contacts étaient ailleurs, d’abord sur Facebook, puis sur les messageries de téléphone. Pour l’état actuel de ces dernières, voir Tchatter sur mobile.
Skyblog : la conversation devenue publique
Skyblog n’est pas un tchat au sens strict. C’est pourtant l’un des espaces où l’on a le plus « discuté » à l’époque, en commentaires.
Une plateforme née d’une radio
Le 17 décembre 2002, selon France Inter, Pierre Bellanger met à la disposition des auditeurs de Skyrock un site qu’ils vont s’approprier. Les utilisateurs s’inscrivent, créent leur blog, racontent leurs vies, leurs amitiés et leurs amours en longs textes « typographiés étrangement » et en photos devant le miroir. Le slogan est « Ici T Libre ! ». À l’origine, le site est pensé comme un moyen pour les auditeurs de se retrouver en fans de musique et de discuter des artistes.
Le succès est rapide. Toujours selon France Inter, en trois ans, un tiers des jeunes de 13 à 24 ans « se racontent sur un blog ». Les liens entre utilisateurs comptent beaucoup : chaque blogueur peut mettre en avant sa liste de « meilleurs amis » sur son profil. Pour attirer les visiteurs, les blogueurs concluent chaque publication par la formule restée célèbre : « lâche tes com’s ».
Les chiffres d’un phénomène
En 2007, toujours d’après France Inter, Skyblog devient, selon ses équipes, le 17e site le plus visité au monde, et la barre des 10 millions de blogs est franchie. Le pic de 33,6 millions de blogs est atteint en 2011, un record jamais égalé par la plateforme. Ce qui est constant, c’est le caractère de masse du phénomène. L’essor des réseaux sociaux des années 2010 et la démocratisation des smartphones ralentissent ensuite l’activité des blogs.
Ce qui distingue Skyblog d’un salon de chat, c’est la visibilité. Un commentaire n’est pas lu par une seule personne au moment où il est écrit : il reste, il se lit après coup, il s’accumule. La frontière entre message privé et message public devient floue. Elle ne se refermera plus.
2023 : la fermeture et la course à l’archivage
Le 16 juin 2023, la radio annonce la fermeture de la plateforme. Le 21 août 2023, la plateforme est mise hors ligne. Avant cela, la BnF a procédé en urgence, via son dépôt légal numérique, à « la collecte la plus complète et la plus fidèle possible » des 12 607 289 blogs encore en ligne, soit 37 téraoctets et 1,8 milliard d’URL, d’après la page que l’institution consacre à l’opération : Les Skyblogs au service de la science.
Ces archives sont destinées à la recherche. Elles ne constituent pas une remise en ligne publique de l’ancien site. Elles ont une valeur documentaire : elles conservent la langue, les images et les usages de toute une génération.
Ce que ces trois outils ont laissé dans nos habitudes
On aurait tort de ranger ces services au rayon des souvenirs. Ils ont installé des gestes que l’on fait sans y penser.
- L’indicateur de présence. Le statut « en ligne, absent, occupé » de MSN est devenu le point vert de nos messageries. Se montrer disponible ou non est devenu un geste social à part entière.
- Le signal qui interpelle. Le wizz était un « coucou, réponds-moi » sonore. Les notifications et les relances d’aujourd’hui en sont les cousines, et savoir les doser fait partie du savoir-vivre du tchat.
- Le pseudo comme identité. De Caramail aux serveurs d’aujourd’hui, on choisit d’abord comment se nommer. Ce que l’autre voit réellement de vous, et ce qu’il ne voit pas, reste une question à part entière.
- La conversation publique différée. Les commentaires de Skyblog préfigurent les fils de discussion des réseaux sociaux : on parle à quelqu’un devant tous les autres.
- Un lien social fait de rencontres en ligne. Pour beaucoup d’utilisateurs, ces services ont été un endroit où se faire des amis hors de son quartier.
Retrouver ces années-là
Les services ont fermé, mais il reste des traces. Pour les Skyblogs, la BnF et l’INA conservent la collecte de 2023, consultable dans le cadre de la recherche. Pour MSN Messenger, 20 Minutes, Le Monde et la presse de 2013 donnent des dates fiables, et les archives du Monde de 2005 restituent l’esprit de l’époque. Pour Caramail, l’article de 01net de février 2009 et le retour de 2017 raconté par la RTBF en racontent la fin et la renaissance.
Ces sources ont un point commun : aucune ne prétend retrouver vos propres conversations. Celles-ci se sont perdues avec les services, et c’est une leçon actuelle : ce que vous ne sauvegardez pas vous-même ne vous appartient pas durablement.
Quatre idées reçues à corriger
- « Caramail n’était qu’une adresse e-mail. » Faux : les salles de chat étaient l’un des moteurs de sa popularité, comme le rappelle la RTBF.
- « MSN Messenger a disparu d’un coup. » Non : l’annonce de janvier 2013 a précédé de trois mois la fermeture du 8 avril, et le service avait été remplacé par Skype auprès de ses utilisateurs.
- « Les Skyblogs, c’était juste pour se montrer. » Les blogs étaient aussi des espaces de conversation en commentaires, avec des listes d’amis et des classements.
- « Tout cela a été effacé. » Pas tout : la BnF a collecté 12 607 289 blogs avant la fermeture.
Pour poursuivre la lecture dans l’ordre, la source de tout cela se trouve dans Le Minitel et le 3615 : la France a inventé le tchat grand public, et l’autre grand ancêtre, plus technique, dans IRC : naissance et survie du plus vieux tchat. Quant aux mots employés pour désigner ces pratiques, de « tchatter » à « clavarder », ils ont leur propre trajectoire, racontée dans la page consacrée au vocabulaire.
Sources de cet article : 01net, « Lycos.fr et Caramail, c’est fini ! », 16 février 2009 ; 20 Minutes, « Adieu MSN Messenger : cinq dates clés », 14 mars 2013 ; Le Monde, 8 janvier 2005 (lien plus haut) ; BnF (lien plus haut) ; France Inter, 21 août 2023 ; RTBF, « Pour ses 20 ans, CaraMail revient sous forme de messagerie », 2017 ; Wikipédia, Windows Live Messenger, Skyblog et Caramail.
Questions fréquentes
Qui a créé Caramail et quand ?
Caramail a été lancé en 1997. 01net cite Oriane Garcia et Alexandre Roos comme fondateurs ; la RTBF ajoute Christophe Schaming. Le service proposait une boîte e-mail gratuite et des salles de chat où l'on discutait sous pseudonyme.
Quand MSN Messenger a-t-il été lancé et quand s'est-il arrêté ?
D'après 20 Minutes, MSN Messenger arrive le 22 juillet 1999. Windows Live Messenger, son nom depuis le 13 décembre 2005, a fermé à partir du 8 avril 2013, ses utilisateurs étant invités à migrer vers Skype (20 Minutes parle d'une fermeture définitive ce jour-là ; selon Wikipédia, la bascule s'est étalée jusqu'au 30 avril, hors Chine).
Combien de Français utilisaient MSN Messenger ?
En janvier 2005, Le Monde, citant Nielsen NetRatings, comptait 6,8 millions d'internautes français utilisateurs du service, dont la moitié avaient moins de 25 ans, et environ 3,5 millions de jeunes de 12 à 25 ans, soit un tiers de cette tranche d'âge.
Que sont devenus les Skyblogs ?
Skyblog a été lancé le 17 décembre 2002 et fermé le 21 août 2023. Avant la fermeture, la BnF a collecté 12 607 289 blogs encore en ligne, soit 37 téraoctets et 1,8 milliard d'URL, et l'INA en a conservé une partie. Ces archives servent à la recherche, pas à une remise en ligne publique.
Peut-on retrouver Caramail aujourd'hui ?
La marque existe encore sous le nom de GMX CaraMail ; pour ses 20 ans, la RTBF a rapporté en 2017 le lancement de CaraChat, une messagerie à chiffrement de bout en bout. Les salons de discussion publics de l'époque, eux, n'existent plus sous cette forme : Lycos avait arrêté le 15 février 2009 une grande partie de l'activité de son portail.